Carla Bruni
"Plus en phase avec les mots anciens qu’avec ceux d’aujourd’hui"
Son salon est à l'image de son nouvel album. Baroque, cosy, littéraire. Des centaines de livres alourdissent des bibliothèques qui s’étirent jusqu'au plafond, immense. Un divan de velours gris, un piano, quelques bibelots… des objets, anciens ou modernes, parsèment la pièce, composant un étrange tableau, perdus entre plusieurs époques. C'est ici, dans sa grande maison parisienne, que Carla Bruni a composé No promises, un lot de douze poèmes anglais du XIXème siècle sur lesquels elle a posé de délicates balades folk et intimistes. Pour nous en dire un peu plus, Carla Bruni nous a reçu en exclusivité chez elle. Extraits.
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Carla Bruni
: « Mes deux albums sont homogènes. Ceux qui ne m'aiment pas disent ennuyeux, ceux qui m'aiment bien disent homogènes. En réalité, on a les défauts de ses qualités. »
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Claude Gassian |
Ton premier disque était en français. Naturellement, tout le monde s'attendait à ce que No promises le soit également, mais tu as surpris en choisissant l'anglais. Etait-ce une façon de de contourner la pression du deuxième album?
Oui. C’était une façon de retrouver une liberté, la légèreté avec laquelle j’avais composé le premier disque. Je n’aime pas les sentiers battus, et j’avais déjà emprunté celui du français. Et puis, je n’avais pas grand chose à dire dans cette langue. Mieux vaut ne rien écrire dans ces cas-là !
Tu t’es beaucoup mise à nu sur le premier album, depuis lequel il s’est écoulé quatre ans. Choisir l’anglais n’était pas, aussi, une façon, de te protéger?
Oui, exactement. L’anglais m’a permis de prendre de la distance. Utiliser les mots des autres pour dire ce que j'avais envie de dire, dans une autre langue, c’est une forme de refuge, d'armure.
Pourquoi pas l’italien?
J’écris en français et en italien, où j’ai mes propres textes, ma propre poésie. Ce n'est pas le cas en anglais, c'est pourquoi je l'ai choisi. C’est une langue étrangère, plus mystérieuse pour moi. Y trouver des mots écris par d’autre résumant ma pensée fut un grand plaisir.
Les morceaux et mélodies sont tous nés des textes?
Oui. J'ai écris les mélodies en partant de ces poèmes, qui ont une musicalité propre, leurs rythmes, silences, accélérations... Je me suis contentée de suivre cette musique. C’est simple, mais ça fonctionne que si l’on aime sincèrement les poèmes. Et je suis littéralement amoureuse d'eux. Pourquoi? Je ne pourrai pas vous l'expliquer clairement, ça échappe à la compréhension. C'est aussi mystérieux que les raisons pour lesquelles on tombe amoureux d'une personne, et pas d'une autre...
Tu composes toujours à partir des mots?
Non. Quand je compose pour moi-même, les choses sont moins nettes. Pour certaines chansons, le texte vient avant. Comme Quelqu’un m’a dit : j’avais une autre mélodie que j’ai fini par coller dessus. A l’inverse, pour Raphaël, j’avais la musique, mais un autre texte, que j’ai fini par remplacer, car il correspondait mieux. Tous les cas de figure sont possibles. En revanche, travailler à partir de musiques qu'on me donne, comme celles de Julien Clerc ou Bertignac, est plus difficile. L’espace de liberté est plus restreint, c’est comme essayer de prendre son envol dans une cage. Ça semble impossible au départ, il faut beaucoup travailler. Mais le résultat en vaut toujours la chandelle.
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Carla Bruni
: « On pense que les mauvais moments dans la vie ne servent à rien, juste à faire souffrir, mais ça sert à apprendre. C'est pareil avec une chanson moyenne, on croit qu'elle ne sert à rien, on la jette, puis on s'aperçoit qu'elle en a nourri une autre. »
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Claude Gassian |
Ces poèmes sont en vieil anglais, avec certains mots ou expressions qui ne sont plus du tout utilisés. Comment t’es-tu approprié ces textes, très littéraires, pour les chanter?
Ça n’a pas été compliqué car j’aime les mots anciens. Je me sens moins en décalage avec eux qu’avec les mots d’aujourd’hui. Ne pas comprendre leur sens n’est pas gênant, cela les rend mystérieux. C’est presque un avantage. Il y a quelques temps, j'ai chanté une morceau de Piaf peu connu : La goualante du pauvre Jean. Il est parsemée de mots d’argots, comme « esgourder », qui veut dire écouter. Ou encore : « Il bectait chez les barons, il guinchait dans les salons, et lichait tous les tafias »… Et, tu veux licher du tafia ? Cela veut dire goûter à tous les vins. C’est très joli, ces mots ont quelque chose de croustillant, ils forment un argot poétique qu’on n’a pas dans les chansons d’aujourd’hui, à part peut-être celles de Renaud. Ça n’a rien à voir avec le langage vulgaire qu’on nous sert aujourd’hui à la télé. Pour moi, ce langage médiocre est plus difficile que la poésie, que je ne conçois pas comme quelque chose de sophistiqué. C’est un peu comme si on prenait les gens pour des primaires, pas capables d’apprécier la poésie de phrases comme « il lichait tous les tafias ».
Deux personnes étaient très présentes autour de toi pour cet album, Louis Bertignac et Marianne Faithfull. Quels rôles respectifs ont-ils joué?
Louis a réalisé l’album, comme le premier. Je lui ai donné mes maquettes, qu’il a transformées, rendues belles. C’est une étape cruciale, une mauvaise réalisation peut complètement gâcher une chanson ! Mais j’ai une confiance totale en Louis. J’ai travaillé de façon beaucoup plus littéraire avec Marianne, sur les mots, la prononciation, l’histoire des poètes. Cela m’a beaucoup inspiré pour les chanter.
Lorsque tu étais mannequin, tu étais très entourée. Pour ces deux albums, tu as fait les choses d’une façon plutôt solitaire. C’est ça, la liberté?
Oui. Complètement. Je les ai fais seule, tout en ayant autour de moi des personnes familières. Louis, Marianne, ma famille… J’ai besoin d'eux, cela me rassure. Le changement m’angoisse plus qu’autre chose. Mannequin, j’étais très entourée car par nature, c’est un métier d’équipe. Ecrire des chansons, c’est un métier de solitaire.
Vraiment ?
Oui. Bien sûr, il y a des groupes, certains composent à deux. Mais c’est rare et, à moins d’avoir trouvé un alter ego avec qui on compose et écrit depuis l’adolescence, c’est un métier de solitaire.
Fonder un groupe ne te tente pas ?
Non, c’est quelque chose qu’on fait à 20 ans, pas à mon âge ! Et surtout, je ne fais pas une musique d’énergie. Elle n’est pas fait pour plusieurs.
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Carla Bruni
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« En 2003, aux Victoires de la musique, Arno m'a dit: « tu fais partie de la famille! » Si Arno me dit ça, je suis très honorée d'en faire partie. »
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Bharat Sikka |
b>Penses-tu que ton album, chanté en anglais, va t’ouvrir les portes du marché anglo-saxon?
Je ne me pose pas la question, c’est un album intimiste que je n’ai pas fait dans cette optique-là. Mais il commence déjà à voyager, il a un accueil miraculeux par rapport à son essence intime. Les Anglais l’ont beaucoup aimé, alors que je craignais qu’ils le détestent, c’est étrange! J’imaginais que certains peuples européens apprécieraient la poésie de ces textes, comme les Français, même si ces derniers apprécient surtout la poésie quand elle est dans leur propre langue. Les Allemands l’ont également apprécié… mais d’ici à savoir s’il sera écouté jusque dans l’Ohio ! Quoique, jouer dans l’Ohio, même pour trois chats, je suis partante.
On se sent un peu au chaud, comme dans un cocon en écoutant ton album. En même temps, tu as vécu la perte de deux proches lors de la création de chaque disque. Une douleur que tu aurais pu traduire en musique, mais tu as fait l’inverse. La musique est pour toi un refuge?
Oui, la musique est un refuge. Un genre de caresse aussi, ça me tient chaud.
Entre ta musique et les textes dont les thèmes traitent souvent de la peur de l'abandon, la peur de vieillir, il y a un réel contraste...
J'aime les contrastes, les musiques très tristes avec des textes très enlevés, et des chansons légères avec une musique un peu solennelle. Pourtant mes deux albums sont homogènes. Ceux qui ne m'aiment pas disent ennuyeux, ceux qui m'aiment bien disent homogène. En réalité, on a les défauts de ses qualités. Si on est sérieux on est peut-être un peu emmerdant, si on est toujours gai on est peut-être trop futile. C'est toujours difficile de s'extraire de ce qu'on est. Je ressens toujours cette notion de contraste quand j'écris.
Quand as-tu commencé à écrire des chansons?
A 25 ans. Avant j'écrivais sans objectif, il ne me venait jamais à l'idée de réunir mes textes et mes musiques. De 25 à 30 ans j'ai ensuite dû écrire 300 ou 400 chansons. Je n'en ai gardé qu'une, Quelqu'un m'a dit, qui était très différente. Hier je retournais dans mes vieux carnets, c'est marrant de voir comment les chansons évoluent.
Ca te fait un joli stock de chansons, non?
Je vais assez peu piocher. Mes chansons viennent de mauvaises chansons. Celles qu'on juge médiocres servent aux autres. On pense parfois que les mauvais moments dans la vie ne servent à rien, juste à faire souffrir, mais non, ça sert à apprendre. C'est pareil avec une chanson moyenne, on croit qu'elle ne sert à rien, on la jette, puis on s'aperçoit qu'elle en a nourri une autre, qui elle est assez bonne. C'est comme la vodka et les patates. Pour faire un tout petit verre de vodka il faut trois kilos de patates.
Tu as fait la couverture des Inrocks il y a quelques mois, ça fait quel effet?
Je l'avais déjà faite deux fois, avec Jean-Louis Murat et avec ma soeur (Valeria Bruni-Tedeschi, ndlr). C'est un honneur. J'aime beaucoup les Inrocks, ils sont libres. Ils ne s'attachent pas à une personne en particulier, ils ont un état d'esprit anglo-saxon. Les Italiens comme les Français s'attachent aux artistes. On les gagne difficilement mais une fois qu'ils s'attachent ils vous gardent, globalement, on a l'impression de faire partie de la famille. Les Anglais, si ça ne leur va plus, ils vous tuent! Il y a des différences majeures entre les Européens alors qu'on est un tout petit continent. Mais alors quel caractère! Quelles différences! C'est le jour et la nuit!
Comment ça se traduit?
Tous les pays ont leurs questions. Les Portugais sont très intéressés par la poésie, c'est une culture. Les Allemands sont fascinés par l'image. En interview ils me parlent beaucoup du mannequinat, de toutes ces choses-là, ils aiment la meuf, avec un short, la photo. Et les Français se veulent tous intellectuels, même le plus cool et le plus simple des journalistes.
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Carla Bruni
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« Je pensais sortir mon troisième album à Noël 2007, mais là je ne m'en sens pas capable, ni physiquement ni psychologiquement. J'ai aussi peur d'emmerder les gens en revenant encore une fois. »
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Bharat Sikka |
Au début de ta carrière, tu parlais d'une petite appréhension liée au fait que les gens venaient te voir car tu étais mannequin...
Non, j'étais consciente de ça, c'est tout. Maintenant je ne suis tellement plus mannequin que quand on m'en parle, ça me fait plaisir, c'est un bon souvenir. Ca m'a ouvert plus de portes que ça ne m'en a fermées. Ca compte. J'ai plein de copains qui font de merveilleuses musiques mais qui n'ont accès à rien. Donc il ne faut pas mépriser le fait d'avoir accès, c'est une chance.
Quelles relations as-tu avec les autres artistes de la scène française?
De bonnes relations je crois. J'apprécie à peu près tout le monde, même si je ne me sens pas faire partie d'un groupe quelconque. J'aime à peu près toutes les musiques, du jazz à la variété. Pour ce qui est de la chanson française, j'apprécie beaucoup de gens, que parfois je connais à peine. En 2003, aux Victoires de la musique, Arno m'a dit: « tu fais partie de la famille! » Si Arno me dit ça, si par exemple, c'est sa famille, je suis très honorée d'en faire partie.
Quels sont tes projets dans l'immédiat?
Finir les maquettes de mon troisième disque et continuer la promo de No Promises, qui demande beaucoup plus de travail que le premier car il y a plus de pays concernés. C'est comme un petit enfant, je ne peux pas le laisser partir tout seul en Allemagne, personne ne va faire gaffe à lui si je ne l'accompagne pas, c'est un ovni. Donc je lui tiens la main, je le protège quand on l'attaque ou quand on l'encense. De toute façon c'est un honneur pour moi d'en parler, mais ça repousse la tournée, et la réalisation du troisième disque.
Le troisième album était prévu plus tôt?
Je pensais le sortir à Noël 2007, mais là je ne m'en sens pas capable, ni physiquement ni psychologiquement, et j'ai aussi peur d'emmerder les gens, de revenir encore une fois.
Mais tu n'avais pas prévu de tournée avec No Promises?
En fait je pensais à une tournée à la fin de la promotion française mais comme il y a tous les autres pays, le truc s'agrandit. On parle maintenant d'une tournée européenne. J'ai un petit garçon de cinq ans donc il faut que tout se combine bien, je ne vais pas le laisser cinq mois, il rentre au CP l'année prochaine! Donc quand on me dit tournée européenne, ça me laisse perplexe. Je n'imaginais pas qu'il y aurait autant de retour en France même si j'en suis très heureuse, je pensais que j'allais pouvoir me mettre au troisième album beaucoup plus vite. Ca va vous faire marrer, mais j'ai pensé que la sortie de No Promises aurait été ultra confidentielle.
Ton premier disque s'est vendu à deux millions d'exemplaires, tu as trouvé un public, tu n'as pas sorti de disque depuis cinq ans, ça crée une attente, ça paraît difficile une sortie confidentielle... A moins d'un pseudo?
Un pseudo non. Pour le reste, oui, ça parait difficile, tout à fait. C'est difficile de contrôler...
Mais quand tu parles d'une sortie confidentielle, que tu parles d'un autre album presque prêt, tu ne considères pas No Promises comme une parenthèse quand même?
Non, pas du tout, c'est une sortie à part entière, à 100%. C'est juste plus long que ce que je pensais, sans vouloir me précipiter dans le troisième disque. Là, j'ai envie de faire de la scène, de me remettre à écrire, de peaufiner mes chansons, parce que ce sont des moments merveilleux. Les interviews sont d'autres moments merveilleux, mais c'est une toute autre affaire, c'est beaucoup plus trash, plus angoissant, et c'est de la parlote aussi. Au bout d'un moment, la promotion semble devenir un métier parallèle, voire devenir son vrai métier. C'est comme si faire un disque ou jouer sur scène étaient le noyau d'une pêche, et en parler serait la peau. Au bout de quatre mois où tu ne bouffes que de la peau, t'as envie d'aller au noyau. Même si c'est dur, et même si on peut se casser les dents dessus.
"Carla, on a le chat à Libé dans une demi-heure, c'est pas la porte à côté..." Franck, l'assistant de Carla veille au grain. Elle sort son poudrier, réajuste son fond de teint : le chat est un chat vidéo. Elle prend le temps de terminer l'entretien. Franck nous raccompagne. Carla, elle, file comme un chat vers les grands escaliers qui mènent à l'étage.
Carla Bruni, No promises, sortie en janvier 2007 chez Naïve. 
Propos recueillis par Julien Cottineau et Aena Léo
Aller plus loin (liens) :
Le site de Carla Bruni
Le site de Naïve
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